mercredi 24 août 2016

#446


ouvrir les portes de la ville 



et tomber dans un chantier d'écriture illimité.


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des jours sans écriture, que reste-t-il, si ce n'est le désir d'écrire ?


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j'épuise mes oloé de plus en plus vite. Il me faut chaque jour en changer. Une autre chaise, une autre table, une autre vue, un autre territoire à conquérir. 

j'ai besoin d'inconnu pour lire et écrire.


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hier sous la pluie, j'ai croisé à nouveau le ramasseur de manuscrits...


j'ai vu le personnage avant l'homme... la ville porte une fiction qui précède sa réalité


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les dates ont disparu du blog. Il a suffi de noircir leur police. Elles sont encore là, certes, mais invisibles, comme le temps passant sur mon visage.


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écrire est une façon de me retirer du monde tout en continuant, seul, à m'adresser à lui


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quand toutes les routes mènent à l'intérieur même de ma tête,
je reste immobile, soulagé d'être nulle part.



parfois le désir est grand d'en rester là.


lundi 22 août 2016

#445


19 août, 

19 h 21

Nous avançons dans la nuit, au bord d'une rivière.
Sous la lumière discrète d'un lampadaire, un banc. On dirait qu'il nous attendait. Personne aux alentours. Pas un bruit, pas une voix pour nous sauver de la peur qui commence à monter. 

Chaque pas vers le banc semble nous rapprocher d'un précipice. Je peux sentir le vertige de sa solitude s'apprêtant à parler. Sent-il mon vertige, tout aussi insurmontable, moi qui m'apprête à l'écouter, sans dire un mot ?

Nous nous asseyons. Côte à côte. Pas trop proche. Pas comme des amis. On ne paye pas un ami pour lui parler. On n'est pas non plus payé pour l'écouter attentivement, sans jamais interrompre

L'argent nous sépare. Nous garde à distance l'un de l'autre. Entre nous l'espace suffisant laissé à l'intime pour respirer en confiance. Notre premier rendez-vous est-il né d'un malentendu, ou d'un mensonge qui me donne le droit de l'écouter parler ? Je fais semblant de ne plus me souvenir. J'entretiens le malentendu, sans rien promettre. Je devrais passer aux aveux. Ce n'est pas honnête. C'est même peut-être moi qui devrais payer pour qu'il m'écoute. Je n'ai pourtant pas beaucoup de choses à dire. Mais j'ai tant besoin de parler à quelqu'un. Quelqu'un qui ne saurait rien de moi, pas même mon nom. Quelqu'un qui saurait écouter, détaché de toute valeur, de toute morale. Quelqu'un dont l'écoute deviendrait un lieu à l'abri du monde. Oui c'est moi qui devrais parler. Je vais lui dire avant qu'il ne commence, il le faut. Mais comment briser le silence dans lequel nous sommes. La nuit est si noire. On entend le bruit de l'eau. Et le désir d'une parole qui cherche ses premiers mots. Je suis embarrassé, j'ai honte d'occuper la place de celui qui est payé. Mon écoute a t-elle un prix ? Pourquoi ce prix me semble si exorbitant...

— *******...

Sa voix n'est plus celle des premières rencontres au café. C'est une autre voix. Aussi étrangère qu'intime. Je ne dis plus mot. Il parle. J'écoute. Ne suis plus certain que c'est à moi qu'il parle. Sa parole m'absente dans l'écoute la plus nue qui soit. Il s'adresse au fleuve. Et c'est le fleuve que j'écoute. À mesure qu'il parle, je me vide de mon identité. L'écouter me vide comme si c'était moi qui vidait mon sac... de mots. Ce n'est pas ce qu'il dit, c'est le fait qu'il dise...  Sur ce ton, de cette façon là, avec cette voix.... si intime qu'elle parle aussi de mon intimité.

Je n'ai plus de compte à lui rendre. Je n'ai plus besoin de m'expliquer. Sa parole devient aussitôt matière. Ce n'est plus lui que j'écoute, j'écoute une parole. Des mots. Rien d'autre. Je les écoute et entend quelque chose qui semble lui échapper. Je brise par endroit mon silence. Souligne, coupe, paraphrase. Je mets dans ma bouche sa parole. Qu'il l'écoute à son tour. Ça crée des silences, des gestes... et quelques larmes que je devine, derrière le bruit des feuillages dans le vent.

21 h 16

il a parlé presque deux heures. Puis j'ai dit : « — on en reste là... J'ai marqué un temps d'arrêt et n'ai pu m'empêcher d'ajouter : ... pour ce soir.»

«— pour ce soir... » a-t-il répété. Puis après un silence interminable, il m'a tendu l'argent en disant : «—à la semaine prochaine » Je ne peux ponctuer la fin de sa phrase. Le ton sur lequel il l'a prononcée m'est resté incertain. Il m'a semblé entendre une question.

Je n'ai pas répondu. Après lui avoir serré la main, je suis parti sans me retourner. 

lundi 1 août 2016

#444



On fait d'abord un pas en arrière. Puis on l'épie discrètement. La crainte est moins grande que notre curiosité à son égard. C'est troublant un homme qui parle seul...




Mais parle-t-il vraiment seul ?

Cet homme est un prêteur de parole. Il parle dans le vide, mais dans une direction bien précise. il suffit de se mettre dans le champ de son regard pour devenir l'adresse du monologue. On peut seulement écouter, ou entamer le dialogue, si on arrive à saisir le fil de sa parole en cours. Le sujet de discussion est anecdotique. L'important est de trouver une présence qui parle, peu importe de quoi. Parfois la compagnie d'une autre voix suffit.

Dans la rue, les prêteurs de parole se font rare. On peut facilement trouver leurs numéros de téléphone tagués à la bombe sur un mur ou collés sur un pylône.



On appelle. À l'autre bout du fil la voix parle déjà, sans s'arrêter, comme si on avait toujours été là...




mardi 26 juillet 2016

#443


Il y a des mots qu'on réduit au silence pour raisons personnelles, parfois politiques. Mots intimes qui mettent à nu comme on met à mort, mots enfouis pour ne pas déranger le calme apparent des familles, mots interdits par la loi... On est souvent lâche avec ces mots-là. Comment oser leur expliquer face à face qu'ils touchent à des choses qui pourraient nous compromettre, voire nous mettre en danger... et qu'on manque de courage pour les assumer. 

Ainsi on les abandonne discrètement au bord d'une route. On prend soin de bien vérifier qu'il n'y a personne aux alentours avant de les jeter sur le bitume d'une nuit déserte, comme de vulgaires objets. Ils restent là, immobiles, livrés à eux-mêmes. Dans le rétroviseur leurs mines trahies regardent notre silhouette s'éloigner à toute allure. Sur la moto on fonce en fermant les yeux pour broyer le souvenir de leur dernier regard. 

Et s'ils revenaient un jour au pas de notre porte, on userait de toute la mauvaise foi nécessaire et nierait les avoir écrits. Mais on sait qu'ils ne reviendront jamais. Dehors, aucune chance de survivre plus de quelques jours.

Les fossoyeurs se chargent des mots orphelins qui errent dans la ville. Ils font des rondes, traquent chacun d'entre eux dans le moindre recoin. Certains grimpent aux arbres, plongent dans les égouts pour ne pas être pris. Mais les fossoyeurs finissent toujours par leur mettre la main dessus. Certains se dėbattent, hurlent leur droit à la parole. D'autres restent silencieux, tus à jamais par la trahison de leur auteur.

Les fossoyeurs assomment à coup de pelle les plus apeurés. C'est moins inhumain de les enterrer inconscients. Les plus calmes se laissent volontiers enterrer vivants, les yeux bien ouverts. On les enterre en plein jour, n'importe où dans la ville, sous les yeux des passants habitués qui ne disent jamais rien...



Parfois les mots se réveillent sous la dalle. On peut entendre leur voix, très tard dans la nuit, aux heures du rare silence de la ville.

Il est 4 heures du matin. Je marche seul. Chaque pas réveille un mort. L'esprit de leur voix me montre du doigt, me condamne au remords.

Le trottoir est un cimetière de mots trahis, de phrases mortes avant d'avoir éclos.


mardi 19 juillet 2016

#441


back to basics atelier proposé par François Bon

# Artaud en juste 100 mots


Le signifiant arrive à l'oreille. Le cerveau ingurgite. Le signifié allume un feu qui porte en trois secondes six litres de sang à ébullition. Tremblement de chair. Sueur fumante sur peau froide, teint vert-viande-pourrie. La voix ne trouve pas le chemin de la bouche, les larmes celui des yeux. Rien ne soulage ce qui cherche une sortie de secours à l'humanité qui l'enferme. Au creux du ventre un cri muselé comme un chien dans une boucherie. Démangé d'éventration le couteau sur la table reste silencieux. Innommable répulsion de tout ce qui vit. La moindre bouffée d'air asphyxie.


lundi 18 juillet 2016

#440


entre chaque billet, ce ne sont pas des jours qui passent, mais une succession de trous noirs. Plus qu'inutiles, le nom des mois, des jours, les heures de publication, figent le site dans une temporalité qui n'est pas la sienne. 

je ne suis ici que fragments d'instants, de minutes, de secondes passés sans moi.

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j'écris distrait
ma distraction est l'extrême concentration de l'écriture
elle a besoin que je m'absente de toute pensée pour avoir la place d'exister

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j'ai tapé une phrase à l'index de la main droite... 

... suis-je encore gaucher quand j'écris
les doigts sur le clavier sont-ils encore les miens ?

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l'inconnu à côté semble être incommodé de m'entendre marmonner seul à ma table. Excusez-moi monsieur, je ne fais que murmurer l'apparition des mots pour mieux entendre à qui appartient leur voix...

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l'être numérique qu'Anh Mat est devenu aurait-il, à travers les mots écrits, une histoire, une vie indépendante de la mienne, dont j'ignore tout ? et souvent le lecteur semble en savoir bien plus que moi à son sujet.

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les mots portent un être qui m'est étranger, la vérité de toute parole écrite m'échappe... je ne saurai dire aujourd'hui où se situe la fiction, de quel côté de l'écran...

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non, ce poème n'est pas gratuit.

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un texte est toujours malentendu
là est peut-être toute sa richesse
infinis sont les chemins de lectures

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s'expliquer ?
plus jamais

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souvent je me dis que le poème n'est que le récit qu'on fait de lui, la foi qu'on y dépose et qu'on formule

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des flaques, un feu rouge
et soudain le monde plonge dans le fantastique