mercredi 28 septembre 2016

#454


L'orage frappe la ville avec violence. Sa force intimide. Les rues sont des canaux où les moteurs se noient. Des corps courent après leur mobylette emportée par le courant, cherchent un abri, vieux préau, hall d'entrée, devanture en toile, n'importe quel bout de toit fait l'affaire. On rencontre quelqu'un qu'on ne connait pas. On échange un regard, quelques mots, fraternité soudaine quand la nature nous arrêtent. Le vent souffle la pluie horizontalement. Je me demande un instant si elle tombe vraiment du ciel. On ne voit pas à un mètre. La ville a disparu. Nos fonctions avec. Nous ne sommes plus que des hommes à la merci de la nature.

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je bute, croyant écrire un texte sur la ville... quand je comprends soudain que le coeur du texte est, encore, la pronomination.

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Dernier chapitre, dernière phrase... avant le point final d'Emily L. 
"Je vous avais dit aussi qu'il fallait écrire sans correction, pas forcément vite, à toute allure, non, mais selon soi et selon le moment qu'on traverse, soi, à ce moment-là, jeter l'écriture au dehors, la maltraiter presque, ne rien enlever de sa masse inutile, rien, la laisser entière avec le reste, ne rien assagir, ni vitesse ni lenteur, laisser tout dans l'état de l'apparition."

 Emily L.  
Marguerite Duras 1987 (les éditions de minuit)

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J'ai en mémoire des textes qui ont plus de 10 ans.
Je sais qu'ils ne sont pas éteints. Ils m'attendent quelque-part à l'intérieur, ont besoin de temps, d'oubli pour ranimer leur voix.
quand je tombe par hasard sur leur fichier, je reconnais la voix du texte, comme le visage d'un ami oublié croisé dans la rue, à la fois même et troublée par le temps, les années de séparation ajoutent de l'inconnu à la voix jadis si proche. La distance renouvelle le désir de l'écouter sous un autre jour.

Ici écrire devient essentiellement un travail de relecture. J'écoute d'un autre endroit, du lieu où je suis aujourd'hui, la voix du vieux texte, et j'élague d'elle le bruit du passé pour mieux entendre sa mue. Je mutile le corps du texte de lignes sautées, d'espace vide, j'y injecte du silence. 
D'un bloc compact en prose de plus de dix pages naît un poème de quelques vers. 

Je ne conserve jamais les modifications. C'est sans aucun doute une erreur. Mais j'ai besoin du risque de tuer le texte, d'être en présence du possible de sa mort pour lui porter l'attention nécessaire. Sans ce risque, l'acte d'écrire me paraît vain. Je sais aussi qu'en écrivant ainsi, je détruis le caractère d'apparition du texte. 

Différentes versions d'un texte sont autant de textes différents. Je pourrais multiplier les apparitions, sur différentes feuilles, et ainsi avoir plus de textes en possession. Mais je ne sais faire apparaître l'écriture que sur fond de disparition.

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en fait on peut compter à l'infini dit l'enfant. Tout dépend ce qu'on compte. L'argent, non. L'âge non plus. Les chiffres aussi sont mortels. Mais j'ai souri sans lui répondre.




dimanche 25 septembre 2016

#453


— Qu'est-ce que vous faites ?

Rien. Je regarde les gens passer. L'anonymat de n'importe quel passant porte en lui un personnage, un pronom assez neutre pour incarner sa fiction. 

Souvent, La fiction de la ville précède sa réalité. 

Une chambre à coucher ? Un bureau en bordel ? Une salle de classe ? Un café ? Une cage d'escalier ? Un parking ? Un bout de trottoir ? Des toilettes ? Tout endroit, aussi impersonnel soit-il, est un possible lieu d'écriture. Une porte d'entrée sur l'inconnu.

— Pourquoi prenez vous des photos alors qu'il n'y a rien ?

Je prends des photos justement parce qu'il n'y a rien. Parce que de ce rien, de ce bout de ville de rien du tout, du quelconque, nait un monde en moi qui se superpose au réel... peu importe la forme — texte, photo, film —  j'écris sur du papier calque posé sur la ville, elle m'est ainsi plus habitable. Ce qui m'en sépare devient mon rapport à elle. On s'entend mieux ainsi, la ville et moi.

La ville brute, sans filtre aucun, son mépris du silence, du vide, son absence de poésie, est bien trop violent, trop aliénant, trop ennuyeux aussi, pour ne pas s'empêcher de s'y suicider.
La gare a annoncé combien de retards aujourd'hui ? Pourquoi ? Parce que des solitudes se sont jetées sous le train. Elles se sont jetées. Comme ça. Peut être pour rien.

Si vous me privez du droit de regarder le rien en face, et d'en faire quelque chose, je serai peut-être à mon tour, tenter de causer un retard de train monsieur l'agent.

La ville est pleine de vide en moi. Mais avec le temps, mon regard a appris à la peupler, à la bâtir.
Vous voyez cet immeuble banal en chantier là juste en face ? Il échappe quelques minutes au monde réel depuis je le filme. Comme un livre échappe à son auteur et prend vie, le temps d'une lecture, dans le corps et l'esprit de son lecteur.
Quand je ne regarde rien, je ne suis pas face à rien, mais face à mon regard, sa singularité, qui m'échappe, et qui m'est, si souvent, étrangère.

Tout comme un mot est autre pour chacun, la ville recouvre autant de façon de l'habiter qu'il y a d'hommes en son sein... si j'avais photographié un monument, un beau coucher de soleil orangée, vous ne m'auriez pas rappeler à l'ordre monsieur l'agent. Mais personnellement, le spectaculaire m'ennuie. Trop d'esthétisme m'empêche de respirer. Ça m'encombre. Je n'y vois rien. Comme vous ne voyez rien là où je vois quelque-chose.  

Alors s'il vous plaît monsieur l'agent, laissez-moi mon rien. Il m'aide à survivre.


vendredi 23 septembre 2016

samedi 17 septembre 2016

#451


L'inconnu m'écrit : écrire est un masque de vivant.

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apercevoir sa foi entre les arbres


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Lignes horizontales de fils électriques. Mur blanc pâle. Façade de l'immeuble en face. Escalier de fer. À chaque étage son petit balcon. Trois portes en métal. Issues de secours cadenassées. Si un homme entre avec un fusil, personne n'y échappera. En bas le parking est vide. Une plante verte au milieu, aussi que seule que moi. Elle attend.

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Je porte le nom d'un mort. Il y a bien plus d'un siècle, sur une embarcation de réfugiés de la Chine, un ancêtre sans papier vola l'identité d'un certain Lý, malheureux mort de dysenterie cholérique, jeté à la mer durant la traversée. 

Ma signature porte son cadavre. Comment rendre son nom à l'anonyme de la mer ? 

Quand les morts dans nos têtes continuent de parler, ne nous voilons pas la face, écoutons leurs voix hallucinées en nous, écrivons ce qu'elles nous murmurent d'elles.

l'apatride

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Un livre accompagne mon errance. Je ne l'ouvrirai pas une fois. Pourtant sa présence seule me rassure.  Je le regarde fermé sur la table, telle une issue de secours à portée de main.

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ciel en guerre
lutte de corps gazeux par millions
muscles de coton contractés 
les nuages s'entretuent



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Je réponds à l'inconnu : ne pas écrire est un masque d'écrivain.



mercredi 14 septembre 2016

#450




Dans la voiture immense Mercedes noire flambant neuve, le jour meurt à petit feu sur la ville qui se dédouble dans le fleuve comme nous comme notre conversation qui recommence, sérieusement cette fois-ci. Avant on mange une soupe là, au bout d'une route pas finie, à côté des chantiers pharaoniques.

Dans quelques mois, tout ce sera different ici, chaque immeuble sera plein à craquer, les routes iront toutes quelque part mais aujourd'hui, cette île est encore à bâtir, comme notre conversation. Nous sommes sans route, sans panneaux, sans loi, sans repère, au milieu de nulle part, la parole peut se risquer au hors piste... 

Je suis malade. Rhume des climatiseurs trop frais. La fièvre m'aide à rester distant et sympathique à la fois, position idéale pour cacher mon embarras, ma colère après notre second rendez-vous. Il m'a blessé ce jour-là. Je suis senti démasqué par son attitude grossière, le choix du lieu, si bruyant. Aujourd'hui le sentiment qu'il me prend à nouveau au sérieux. C'est très important pour moi. J'ai toujours secrètement désiré qu'on me prenne au sérieux. C'est sûrement la raison pour laquelle je le fais payer. Ça me rassure d'être un prix. La dernière fois, je ne lui ai fait payer que la moitié du prix convenu. Et si j'en crois son attitude aujourd'hui, cette promotion semble lui avoir couté quelque-chose. Je le retrouve comme lors du premier rendez-vous, tout aussi vulnérable, sérieux et impatient de commencer. Sans savoir d'où partir, ni où ça ira.

Je suis sur le siège arrière, lui devant moi, à la place passager. Il n'est plus au volant, sa parole va avancer sans discours, dans un champ désertique et illimité. Plus rien est prévisible. Il est seul. Ma présence s'absente derrière l'écoute. Je ne suis plus qu'un reflet auquel il tourne le dos, il devient tout entier parole, celle d'un homme d'ici, qui ne pèse pas plus que le poids de ses mots, ses mots qu'il dit, qu'il répète, toujours les mêmes, une petite dizaine qui font son échec, quelques mots à peine dans lesquels il tourne en rond comme un rat dans sa cage...  

la ville parait toute petite d'ici, trop petite pour ces quelques mots là...
je l'interromps rarement, paraphrase à rebours, quand je sens qu'il s'égare, que le discours veut reprendre le volant, quand il évite volontairement le chemin dangereux que ses propres mots désirent emprunter, sans son accord. Je m'autorise à ajouter des "précisez". Parfois, de longs silences se dressent devant sa voix, barrages à la fois immenses et fragiles. Il cherche à les contourner en empruntant un autre sujet de conversation. Puis s'arrête à nouveau, prenant conscience qu'il vient de revenir sur ses propres pas, arrêté devant le même barrage, le même silence. 

Ici je dis — continuez... Et il s'exécute, il continue. Fouille dans le silence un mot qui pourrait le fissurer. Et ce mot n'existe pas. Et il pleure. Et les larmes fissurent le barrage.... Il dit en sanglot qu'il ne peut pas... 
— vous ne pouvez pas quoi ?
— continuez. Je ne peux pas continuer. 
Le silence s'impose. Un silence qui signifie enfin quelque-chose. Un silence devenu la part le plus importante de sa parole.

S. est concentré, grave. Je ne vois pas son visage sur le siège arrière mais devine les lumières de la ville qui illuminent un tout autre visage, le sien dans sa solitude, le sien démasqué, sans costume de fils, de mari, de père, de titre à porter, le visage d'une parole qui parle pour la première fois, 
Avant nos rendez vous a-t-il été  un jour entendu ? S'est-il une fois entendu lui-même ? 

... et moi... avais-je jusqu'à aujourd'hui déjà écouté quelqu'un ?



samedi 10 septembre 2016

mercredi 7 septembre 2016

#448


mercredi 24, 
20 H 42

C'est une urgence avait-il dit au téléphone... 

Il me donne rendez-vous dans un café d'ici, quelques chaises et tables plastique sur le trottoir, près d'une rivière, comme la première fois. Sauf qu'ici une avenue nous sépare de l'eau. En plein centre ville, le passage est incessant. Le silence inaudible. Incessamment couvert par le bruit des moteurs. Face à nous la tour Bitexco, elle ressemble à un gigantesque doigt d'honneur qui se dresse en plein centre ville. Je me suis toujours demandé à qui ce grand majeur vitré s'adressait ? À la table à côté, un enfant nous regarde, il tend l'oreille, fasciné de nous entendre parler une autre langue. Je soupçonne qu'il nous comprend.

S. parle sur un ton très familier aujourd'hui, il est également plus distrait. Je reste en retrait. Sur mes gardes. Malgré ce soudain revirement d'attitude, je l'écoute parler. Sa parole n'est plus celle de la confidence. Il ne parle plus comme s'il était seul, ne jette plus ses mots dans le vide. Il me prend par endroit à partie, plaisante même. Silencieux, je l'écoute jouer grossièrement son propre personnage. Ses propos m'ennuient. Je doute de leur honnêteté. Tout sonne faux. Je n'entends plus aucun mot qui signifie, juste ceux d'un discours qu'il masturbe devant moi, son spectateur — spectateur qu'il paye pour venir assister à son piteux spectacle.

Ce soir, il me prend pour quelqu'un. Moi je désire demeurer personne. Autrement je serais incapable de le rencontrer. N'écoutant plus ce qu'il dit depuis une vingtaine de minutes, je l'interromps subitement, parce-qu'il m'est impossible d'être attentif ce soir, dans un tel lieu, à côté d'une parole aussi insipide. Je lui demande : «— pourquoi, si c'était une urgence, choisir de parler dans un lieu aussi bruyant ? Si c'était pour parler ainsi, vous auriez dû appeler quelqu'un d'autre, un proche, ceux que vous appelez vos amis. Mais pas moi ! Je ne suis pas votre ami. N'oubliez pas que vous me payez pour vous écouter. C'est l'unique raison qui me fait venir »

Son visage se ferme. Il tend l'argent. Je lui rends la moitié. 
«— Pourquoi ? dit-il troublé. Sur un ton calme, le calme d'une colère contenue, je lui réponds : — C'est ce que vaut notre rencontre aujourd'hui. Pas grand chose. »

L'argent qu'il garde en poche soudain le gène. Ça lui coûte quelque-chose de le garder.

Long silence. L'enfant de la table à côté nous regarde nous taire. Puis je me lève pour partir... «— À la semaine prochaine ?»  dit S. embarrassé.

Je marche vers un taxi, sans lui répondre. Sur le trajet du retour, je garde en bouche un goût amer, celui d'une vexation que je ne comprends pas. Et lui alors, seul à la table de café, devant le majeur de la ville dressé devant lui comme si elle l'insultait, à quoi pense t'il ? quel sentiment l'habite dans l'après coup de la rencontre ? Ou ne ressent-il rien, sa pensée déjà passée à autre-chose ?

Finalement, je suis peut-être plus impliqué que lui dans nos rendez-vous. Je ne me souviens déjà plus comment ça a commencé. Est-ce lui qui m'a demandé de l'écouter... ou moi qui lui ai proposé de me parler ?