mardi 25 juillet 2017

#535 bis


Ta proposition de m’aider financièrement me touche profondément. Ta fraternité m’est précieuse. Nous ne sommes pas des proches et c’est justement ce qui me rapproche de toi. Sincèrement, quand j’écris, je ne m’adresse pas à toi mais à l’écriture, et l’écriture, ensuite, s’adresse à toi. Je m’excuse, non sans gène, si mon dernier billet sonnait « appel aux dons » mais je ne faisais là que m’adresser à moi-même. Le blog connait la solitude. Il parle seul tout haut dans l’ombre. Un peu comme quand je suis au café, à l’oubli de tous au milieu du monde, seul en moi. Un billet de blog est comme une parole jetée dans le silence. Une bouteille à la mer des adresses. Je veux que ça reste ainsi. Que ce silence ne soit pas dette. Car malgré la fraternité de ta proposition, je me sentirai en dette. Je suis ainsi. Il y a quelques temps, j’ai déjà accepté l'aide d’une lointaine amie (chère), ne me connaissant que par l’écriture. Je préfère ne pas renouveler l’expérience. Je suis mal à l'aise avec l'argent. Je suis de plus peu ouvert aux autres. Et suis déjà en dette de tant de partages. 

Il y aura un livre. Un livre que je vendrai. Je ne sais quand, ni comment, ni si je le ferai seul, ici, made in Saigon (tant d’aventures sur le web qui ouvrent la voie, venant d'individus dans des situations bien plus compliquées que la mienne. Ça donne envie de se débrouiller seul, de bidouiller). Ou bien chez un éditeur qui peut-être sera curieux du "livre à venir" (et dont je vais tout faire pour respecter les délais). Mais peu importe comment, il y aura livre un jour, et je le vendrai. Je ne le donnerai pas. Je t’inviterai à l’acheter. Et tu feras à ta guise. 

Mais la vie matérielle qui arrache à toute possibilité de créer, cette vie là que chacun d’entre nous vit, je préfère m’en arranger seul. Et je ne le cache pas, c’est aussi une question de légitimité. Bien d’autres galèrent bien plus que moi. Il faudrait une cagnotte collective. Mais aussi large serait-elle, elle oublierait toujours quelqu’un, quelqu’un qui écrit et se consacre bien plus que moi à cette pratique. 

Sache que ta confiance renouvelée, ta bienveillance sont déjà une solution aux problèmes. Je ne peux que refuser ta proposition avec profonde reconnaissance et amitié, cette distance qui fait rapport écrivait Blanchot. Sa phrase résonne si autrement en présence du web, en ta présence, cher inconnu(e) de confiance.

(à peine écrit ce billet que la crowfunding semble déjà lancé, la fraternité du web avance plus vite que moi)




lundi 24 juillet 2017

#535

si je ne fais plus de vidéo, c'est parce que je n'ai plus d'outil pour en réaliser. Je n'ai qu'un iPad, vieux de 6 ans. Ce qui doit correspondre à 90 ans en âge humain. Il m'a fidèlement accompagné jusqu'à aujourd'hui. Mais il vieillit. Et bien plus vite que moi. J'ai écrit avec lui, sur lui, en lui, l'intégralité de mon travail d'écriture. C'est avec lui que j'ai un soir créé les nuits échouées, publié pour la première fois sur nerval.fr, composé L’ePub monsieur M. chez publie.net, écrit pour les Cosaques des frontières, été en résidence numérique chez l’amie Noëlle Rollet, avec lui que j’ai expérimenté l'écriture sur youtube, avec lui que j’ai correspondu avec d’autres inconnus de confiance, étranges rencontres dans la dimension de l’écriture


écrits, lectures, photos, vidéos, montages, partages, tout est passé par l’iPad. Aujourd'hui il se meurt. Ses forces l’abandonnent, sa mémoire aussi, chacun de ses gestes est lent tel le pas d’un vieillard. Ses réponses à mes demandes se font de plus en plus rares. Les applications chargent indéfiniment, ou s'interrompent brusquement, sans rien sauvegarder. La seule chose que je peux faire par moment, c'est publié un billet ici. Et encore. La connexion internet est si souvent interrompue que ça devient presque impossible. J’attends d’être dans un café. Mais même le thé quotidien est une dépense notoire. Je crains l’écran noir, le deuil de sa lumière. Il pourrait s’arrêter maintenant, à l’instant même où j’écris ces phrases. (Presque) Tout disparaitrait. Sauf les nuits échouées, ouvertes à qui passe par là. Pas grand monde, une poignée de fidèles. Et des âmes égarées dans leur recherche google. Ça suffit pour croire à la présence du lecteur.


l’iPad est mon unique outil de création. Sans lui, je me sens démembré. J’écris donc moins, ne peux avancer le livre à venir. Je suis sans moyen pour renouveler mon matériel, même quelque-chose de pas très cher. Hier j’ai croisé deux adolescentes qui se prenait en photo devant les vitrines de luxe. Leur appareil photo valait bien quatre salaires. Je les ai regardées longtemps, m’imaginant leur arracher des mains. Et courir. Sans culpabilité. Sachant que j’en ferai meilleur usage. Un vol de cette nature me semblait pour quelques minutes justifié. Tant qu’à prendre ce risque, mieux vaut voler une tablette, un pc. Ils sont si légers aujourd’hui, faciles à dissimuler une fois dérobés. À côté une cliente va aux toilettes laissant sur la table son Macbook air flambant neuf. Ici pas de caméra. Je suis juste à côté de la porte. Dehors il pleut, personne ne viendrait me poursuivre. Pour un outil pareil, je pourrais trahir la confiance de la tenante du salon de thé. Nous ne sommes au fond pas si proches.


j’attends une éclaircie financière. Les priorités intérieures ne sont pas celles de la vie matérielle. Ainsi je fais sans outil. Quand je marche dans la rue, il me semble pourtant que j’écris encore, le regard prend des photos, filme, sans rien saisir. Je suis des phrases mortes avant d’avoir éclos, des clichés non volés, des films à monter dans ma tête. Je pourrais revenir à l’écriture manuscrite, m’acheter un cahier, un crayon. Mais sans le geste du rédigé-publié, Anh Mat n’existe plus. Il attend en moi. Même la ville n’existe pas sans lui… et son iPad pour la saisir, l'iPad devenu frère dans la solitude, camarade du temps à passer ici-bas, entretien quotidien face à soi. Il ne reste plus que Mathias, sa vie sèche, sans écriture, et le temps qui chaque jour creuse un peu plus profondément la tombe de son double, qui meurt de ne plus rien écrire.


la question banale qui se pose ici, est la non rémunération d’un travail artistique. Ma situation actuelle tue matériellement mon acte de création. J’ai toujours fait avec ce que j’avais sous la main, et si mon iPad rouillé roulait encore, je m’en contenterai, sans plainte. Aujourd’hui, je m’apprête à me retrouver sans outil, si ce n’est le smartphone, trop réduit pour envisager quoi que ce soit. Avec enfant à charge, prix de l’éducation, de la santé (si élevés ici) quel autre choix que le silence ? Quelle place dois-je réserver à ma pratique sans devenir irresponsable financièrement ? Sans oublier le temps consacré à écrire, moi qui suis aussi lent que mon iPad agonisant. Comment consacrer du temps à une nécessité qui ne rapporte rien ? En attendant, je suis un homme sans outil, un écrivant qui n’écrit pas, Mathias sans Anh Mat. 



vendredi 21 juillet 2017

#534

Paumée en un cut up, en amitié pour le blog de Brigetoun, sur une idée originale de Christine Jeanney, extrait de l’epub « Dixit Paumée» publie.net


encore un jour
où n’avais pas
accès aux mots miens

ai pensé
à l’heure du thé
à Paumée
étais fort vide

vide
trop-plein
j’sais pas

une tête comme une passoire, des yeux dorés pleins d’excuses, nattes croulantes, yeux en berne, des cheveux comme une broussaille, comme une mousse caressée par le soleil, encore lourde du sommeil de la sieste, ne plus savoir qui et où je suis, avec dans la bouche, emplissant le goût amer du thé refroidi bu pour me rassembler ai émergé une demi-heure plus tard, vidée, âme presque en paix, tremblement des os, des paupières, jambes juste assez fermes pour me promener sous un ciel pur et mort de chaleur…

j’ai marché vers la mer, les notes égrenées d’une musique vaguement familière s’échappant par une fenêtre derrière moi, en contrepoint sur ce bout de monde et de temps, s’interrompent brusquement, son écho flotte encore un peu, la mer, l’odeur des pierres chauffées et une note de résine, ma petite faim, la rondeur tiède de l’air, les petits craquements énigmatiques des branches, et même mes légers acouphènes, nous nous unissons dans une ligne mélodique, une petite chanson sans parole prolongeant la douceur délicieusement et légèrement triste de l’andante, et la réalité du jour continue, à côté, nous la laissons faire avec une indulgence détachée…

les bateaux ne dansent pas, c’est le vent qui les fait danser eux et la mer en jeux de forces qui s’opposent et s’accordent, l’iode m’agresse, l’air sur mes lèvres a saveur de sel, une promesse de vent rode, l’eau est devenue indistincte, mes jambes, mes hanches suivent son déroulement devant mes yeux, le mouvement entraîne le chant de mon sang et mon crâne s’y baigne…

la mer comme l’aimais profonde sous le soleil, des rochers déserts, la mer en solitude immense, sans la grouillance des corps, hors de portée maintenant, une idée de mer, effacée, brouillée des reflets, avalée par les pierres qui se parent de son souvenir, juste un peu d’ouverture, sur l’impossible…,

s’enfoncer dans l’amour de la mer, comme un souvenir rêvé, le souvenir du goût du sel sur mes bras léchés en sortant de la mer, se souvenir vaguement, à l’assaut de l’image d’une enfant qui disparaît, voir glissé sans le sentir d’un âge à l’autre jusqu’à ne plus pouvoir faire comprendre, par ces mots qui se sont modifiés, la matérialité de l’univers où vous avez grandi, ne plus pouvoir le faire toucher, sentir et ne plus le connaître, n’en savoir le goût que par éclairs…

mémoire qui a refaçonné le passé, mémoire apprise des souvenirs d’autrui et puis ces petits éclats intacts, discrets, qui saisissent soudain, qui bousculent les temps et les lieux se combinent en un improbable présent, un néant confortable, j’y investis ma douleur, j’attends, sombre dans la caresse de l’ombre, rongée, niée, évanouie, réduite à un souvenir un savoir, une hypothèse logique : vivre…

vivre, continuer en poussant mes jambes vers l’antre, manger lentement bintjes, pompadours, fromage corse puant, céleri, butternutt, navets, poires longues et vert sombre dont j’ai oublié le nom, reinettes, filet et joues de morue, m’enfoncer jusqu’à cinq heures dans une absence, petites activités, ramasser feuilles, parler aux plantes qui ne s’en soucient guère, promener chiffon sur bois, préparer ceci et le mettre sur Paumée, faire brûler une casserole de pommes de terre, regarder les chandails pendus les chercher entre les autres trucs pendus aux cintres serrés, essayer de les repérer en regardant les manches, ne pas trouver ce que je cherche, fouillonner dans le tas de repassage, extraire l’élu, le regarder d’un œil sévère, le repasser, regarder le soir venir…

vivre, sensible à la lumière au temps indifférente aux regards, évoluer, accueillir les transformations que l’on nomme vieillissement, savoir que l’on est chimie, affronter, supporter les limites physiques, être en son essence, quelque chose de terrible en moi, tout au fond, sous tout ce qui a prétendu en receler du terrible, là, bien caché, dur comme un diamant, ces chairs et organes où ils ont trouvé des choses que l’on disait terribles, et assise devant des yeux bleus j’acquiesçais, oui puisque terrible c’était il fallait qu’avec leur aide je m’en débarrasse, et trois bouts de moi sont partis, ne devrait plus rien avoir de terrible en moi mais voilà, il y a cette petite chose terrible, enfouie cachée, intacte, inaltérable, dure, entêtée, oubliable mais qui se réveille chaque fois qu’elle se sent contestée et qui alors ne dit rien mais doucement reprend le commandement général : la vie, la vie, la vie, son amour inavoué, petit noyau de force inattaquable et si sure d’elle qu’elle arrive à rendre joyeux les combats…

vivre, être sorcière pour capturer ce que je sens qui me frappe me plaît en avançant dans mes journées, et le garder distillé, transformé en huiles, en essences, en parfums mis en de petits flacons pour ma délectation avec un sentiment de culpabilité mais vague, léger, sans virulence, entre jubilation et douleur, avoir des sursauts des colères des joies brusques mais ne pas bouger, ne pas brusquer ce paquet que la vie vous a confié, attendre, avec une plénitude un peu bovine, un regard presque opposé sur le monde, un point de vue résolument d’en bas, recroquevillée en nid de pierre le sentiment d’être au coeur de la terre, se pencher pour prendre une brindille, la coincer entre ses dents, sourire, siffloter si l’on peut et plisser un peu les yeux dans la poussière, aimer ce qui est là, la réalité devant vous, et découvrir, en levant de temps en temps les yeux pour rêver devant la vue, des textes qui ne seraient pas encore écrits…

la nuit venant, remettre velours noir et petite redingote grise, bottes, et monter vers un dédale de couloirs inconnus, entre des meubles d’acajou et de grandes fenêtres aux rideaux souples — d’avoir monté et descendu des escaliers, et cela m’était étrange et incroyablement accueillant, comme si j’étais revenue dans une maison connue, ou mienne — sensation vague d’une fragilité, d’un équilibre en péril…

le temps a passé
au creux au bout de l’ennui
ma part d’ombre est en chemin
je vieillis

prégnance de plus en plus grande des ennuis de carcasse, carcasse-grognassou, carcasse-renâclante, carcasse-d’extrême-mauvaise-humeur, carcasse-encombrée, carcasse-à-nourrir, carcasse-influençable, carcasse-révolutionnaire, carcasse-agoraphobe, carcasse-en-fête, carcasse-au-musée-Angladon, carcasse-molle, carcasse-bien-chaude-encore-dans-la-douche, carcasse-qui-m’exaspère

je rentre, en tournant le dos à l’extérieur et au vent dont le bruit me suit, règne, et je me demande si c’est lui qui m’a tirée de mon abandon…

laissons Dieu ou les dieux dans l’indécision de l’air…

oublier ce jour, tenter de s’oublier, les yeux perdus dans le ciel nocturne, dos tourné au monde qui m’ennuyait, tendue sur la pointe des pieds, avec ma distraction habituelle me suis envolée et retrouvée là, au milieu des étoiles, j’ai senti d’abord une curieuse sensation, celle d’un froid autre, inconnu — et puis j’ai regardé, et j’étais au centre d’un vide inconsistant, sans lumière ni couleur…

il est temps de retrouver le silence…

Paumée excuse-moi
tu seras plus beau
demain

(et demain, c’est ici https://brigetoun.blogspot.com/ )

vendredi 14 juillet 2017

#533


Deux jours après je suis là. Je t’écris de l’amant Café. J’ai bien cherché Duras entre les tables vides, le toc luxueux, la musique lounge de merde, je ne l’ai pas trouvée. Duras passe toujours par l’amour, peu importe le livre, l’amour qui naît au milieu des histoires banales que personne ne connait. Des histoires de famille, d’argent, d’héritage, de terrain acheté par un mort, un père de famille mort de la rage, laissant seul sa femme avec quatre enfants. L’un sera adopté en France, Deux vivront à SOS children village, le garçon restera seul avec la mère, dans les champs. Une famille qui s’entredéchire plus les mariages continuent de tisser la toile des liens du sang, le sang que partage chacun de ces enfants. Mari et femme se poursuivent au couteau, oncle et tante se lancent des pierres, se menacent de mort, devant une rangée d’enfants qui ne pleurent pas, qui regardent ça silencieux et inquiets, sans caprice, avec dans le regard une peur de grand. Les cris s’échappant par les fenêtres deviennent les rumeurs du village. Des drames si tragiques que toute fiction rendrait obscènes. Les familles maudites existent. Duras avait la sienne. Ma fille aussi. Tu connais ces histoires bien mieux que moi. Et puis quelque-part, au coeur de tout ça, on refuse de ne plus aimer, on choisit de croire qu’on est un peu vivant, dans les yeux, le ventre, la bouche de quelqu’un d’autre, faire de ma semence ta salive, ta salive me manque terriblement, quand je pense à l’odeur poivré de ton cou, au relent salé de ta poisse, quand je pense à ta tendresse salace, je m’échappe un instant du monde auquel je possède, et je t’aime clandestinement, passion probablement mièvre, naïve, oui, un amour d’enfant, des enfants qui font l’amour, et puis l’âge qui fait de nous des adultes dès qu’on commence à parler, c’est vrai dès qu’on se parle, le temps vire à la tristesse. Parce-que l’impossible nous rattrape toujours, les choix faits, les décisions prises, les papiers signés, l’argent et le sang qui nous lie aujourd’hui, celui de l’enfant, qui n’a pas demandé à être là. Et qui est, et qui à force de demander me dérobe à ta demande. À la mienne. Sa présence est sans pitié, elle ne laisse le temps d’aimer quelqu’un d’autre. Pour m’autoriser à t’aimer, j’ai dû m’absenter un instant. Des instants sans lesquels l’existence ne peut respirer. Je ne veux plus être un corps vide. Je veux réincarner le prénom par lequel tu m’appelles parfois : Mathias. Je me reconnais dans la sonorité étrange de mon prénom dans ta bouche. Mes gémissements sont les miens. Ce Dieu que j’implore en anglais, sous ton supplice, il existe le temps d’une étreinte, cette étreinte de laquelle tu cherches à échapper, quand je suis en toi, que ta main sans force me retient de m’enfoncer plus encore. Mes doigts sur ta gorge, ta rougeur m’étrangle. Il me  reste de nous des fragments de mouvements, de va et viens, de vagues souvenirs de cris. Des moments de paix volés sur des terrasses, dans des cafés, dans la rue. Quelques heures après, je suis rentré chez moi. Tu m’envoies un message : aujourd’hui, j’étais devant l’amant Café. J’ai pensé à toi.





#532


Le 11 juillet commence dans un restaurant moderne et chic, plein du fric des expatriés, au bord de la rivière où flotte des containers, des barques. L’air est bon. Longtemps qu’il n’avait pas senti l’amitié du matin sur la peau, lui qui est toujours dans les embouteillages, sous le casque et le masque. Derrière les tours du quartier en face, des avions passent. Ils volent très bas, proches d’atterrir ou de s’écraser. Elle et lui sont l’un à côté de l’autre, devant un soda concombre à la menthe imbuvable et hors de prix. C’est le moins cher sur le menu. Il la regarde regarder ailleurs. Dans les verres de ses lunettes de soleil, la rivière continue de couler. Tous deux semblent heureux de se retrouver. Même si malgré leurs efforts, chez l’un comme chez l’autre, une retenue encombre leurs gestes et sourires.


Elle conduit. Lui est derrière. Il lui caresse le ventre sous le chemisier. Ils vont regarder un film au cinéma, à l’heure où les adolescents sèchent un cours. L’un contre l’autre, ils ne peuvent s’empêcher de s’embrasser, comme ils s’embrassent quand ils font l’amour. Comme d’habitude, ils ne regardent pas une minute du film. Ils partent dans l’ombre. Leurs corps tremblent du désir de se toucher dans l’ascenseur qui n’en finit pas de descendre.

107. Ou 207. Je ne me souviens plus. Les numéros n’ont pas d’importance. Tout comme la date, le nom des lieux. La première chambre proposée était trop petite. Ils changent et prennent une habituelle, une qui finit par 07, sur la rue. Ils ferment les rideaux. Puis sans nervosité aucune, en toute confiance, se font jouir chacun à leur tour.

— I love your taste.

Ils font l’amour toute l’après-midi, dans l’air conditionné. Ils s’arrêtent en plein milieu puis parlent, rient. L’amour entre eux devient un jeu d’enfant. Et leurs peaux mêlées ont l’odeur du sentiment qui les réunit ici. 

— What time is it ? 
— I dont know. Four. Four thirty… whatever.

Main dans la main, ils discutent d’un bonheur, d’une tristesse qui soudain les envahit. Elle lui demande de parler de sa famille. Elle lui demande pourquoi il s’est marié avec quelqu’un qu’il n’aime pas.
— Parce que je ne n’attendais personne d’autre parce-que si j’avais attendu d’aimer, je serai seul aujourd’hui. Plus il parle de lui, plus la chambre s’assombrit. C’est bientôt l’heure de se quitter. Ils ne savent jamais vraiment pour combien de temps. Parfois il pleure. Elle aussi. Mais moins souvent. Ils ne pleurent jamais en même temps. Comme si leurs sentiments étaient différés. Tout comme leur rencontre. Cette vague illusion de se reconnaitre, d’un passé, d’un futur, sans savoir d’où dans le temps exactement. 

— let’s stay in that white bubble for a while.

Ils rient. Dans ses bras, elle lance soudain :
— quand nous sommes ainsi j’ai l’impression que tu es à moi.
— je n’appartiens à personne.
À force de se serrer, l’idée de cesser de se voir ressurgit. Le bonheur d’une journée comme aujourd’hui à un prix. Ce sera la dernière.
— Je ne peux pas être ton ami, dit-il, le visage enfoncé dans sa chevelure. 
— Moi non plus chuchote-t-elle à son oreille, le regard se cognant contre le plafond.

Même la chambre semble avoir écouté leur discussion. Elle aussi a changé d’humeur. Après la douche, l’un sur l’autre, habillés, immobiles, ils se regardent attentivement comme on lit pour apprendre par cœur. Ils restent ainsi jusqu’aux dernières minutes de 18 heures. Dans l’ascenseur, il photographie ses chaussures. À côté d’un ananas. Il n’a pas osé prendre le visage. Il préfère le garder en mémoire. Mais au moins, il a une trace de ce jour là, une trace de réel, deux chaussures rouges dans un ascenseur qui descend, avec l’ananas absurde. Il regarde la photo. Ceci n’est pas une fiction se dit-il tout bas, comme pour se persuader.

(ici manque une photo de chaussures à côté d'un ananas)

Elle le suit. Ils marchent main dans la main, sur l’avenue Nguyễn Huệ bondée. Elle se force à sourire. Elle dit qu’elle est heureuse. Elle est plus forte que lui. Elle cherche à lui rendre la rupture moins violente. Elle ne veut pas, pour rien au monde, le heurter. Lui ne dit plus un mot. Puis il s’en va. Il ne sait déjà plus ces derniers mots. Les mains se séparent. Les visages se perdent de vue. 


Son chauffeur l’attend devant le café l’amant. Il rentre chez lui, les yeux brillants et la bouche masquée. Elle est encore sur l’avenue. Elle ne sourit plus. Elle marche seul avec le souvenir de sa main. Et le visage de cet homme qui déjà s’estompe.



mardi 11 juillet 2017

#531


allongé sur le fleuve et la ville endormie je cherche à formuler un silence bizarre dans les aboiements lointains les gémissements qui s’échappent des volets je saisis les apparitions à chaque coin de mur un visage vieux et doux un autre jeune et dur un reflet de ville aux yeux rouges en guise de masque le regard droit devant sous le casque au feu vert un canapé défoncé abandonné là sur le trottoir vieux siège offert à qui veut s’asseoir s’allonger s’piquer manger un bout attendre un type qui ne viendra jamais la ville est multitude d’incessantes digressions infini de fictions possibles déconstruction condestruction son bruit de fond est celui d’un chantier qui ne dort jamais vraiment grondement sourd d’une grue qui tourne impatience qui klaxonne moteur qui rugit sous la pluie moi je suis à l’abri la tête sur le traversin j’entends le choc de l’accident puis le silence comme une berceuse échappée d’une fenêtre une perceuse qui perd la tête et fait des trous dans la mémoire des bouts de mon histoire fuit parfois goutte à goutte comme un dégât des eaux à l’intérieur mes parois pissent de l’oubli au creux des heures j’invente les messes basses du voisinage que je n’entends pas je crée un brouhahas d’hommes au fond de moi des voix qui accompagnent mes silences les pensées de ma silhouette traversant la rue déserte derrière le passage des derniers camion container qui heurtent le bitume j’écris le chant des coqs de combat le pas d’un homme buvant seul la lune de ma chambre dans le noir l’écran de l’iPad pour seul lumière seul chemin je défenestre l’imaginaire pour m’écraser dans la ville immobile sur mon lit, nu, ma peau est le territoire vierge à conquérir




dimanche 9 juillet 2017

#530


Elle est arrivée la première. Je suis trempé de pluie. Aussitôt assis à ses côtés je l’enlace. Elle me serre contre son cou parfumé. Me baise la joue de ses lèvres mauves. Elle ne cesse de cligner des yeux. Ses cils contre ma pommette balaient la crasse de mes joues. Main dans la main nous volons une heure à la vie qui nous encombre. On remue la boue de l’impossible en silence. Les glaçons fondent dans les jus de fruits qu’on ne boira pas. Je regarde à la fenêtre. Elle me regarde de profil. Je sens ses yeux sur moi. Ses yeux sur mon désir qui cherche à la fuir, sans trouver aucune issue. Puis elle pose sa tête sur mon épaule. Front contre front, on s’aperçoit du coin de l’œil. Avant de s’embrasser à nouveau. Et l’étreinte pourrait commencer là, sur le comptoir, la table, par terre. Elle dit qu’elle ne veut plus continuer. Qu’elle est fatiguée. Qu’elle me veut pour elle seule. Je dis que je comprends. Bien que pour moi, renoncer serait revenir à ce détachement, accepter ce vide qui m’habite depuis tant d’années. Peu importe ce qu’elle décidera, nos rencontres continueront. Il me suffira de les écrire. D’inventer d’autres chambres, d’autres numéros, d’autres portes, d’autres rideaux à fermer sur le jour. Il me suffira d’écrire sa peau pour la sentir, la lécher, la caresser. Il me suffira d’écrire ses paroles pour entendre sa voix. Il suffira de décrire sa bouche pour jouir en elle. Il me suffira de poser sur une feuille blanche le pronom Elle pour qu’elle reste dans ma vie, au My Life Coffee.