mardi 23 janvier 2018

#554


je suis, au même titre que l’objet posé là, sur la table. Qu’est-ce que c’est, c’est en verre soufflé de Venise. Avec l’ampoule adéquate, sa lumière est celle de l’aube, l’aube mon amie qui peut s’éteindre à tout moment, un jour comme un autre, juste avant que le jour se lève, plus de mots le matin oui plus rien, l’aube mon double devenue absence, voix disparue, soeur inconnue. Vous savez, de ces pertes qui ravagent, le temps d’une nouvelle annoncée par quelqu’un, une notification sur l’écran, le son émis par la baffle, un tweet : l'aube est morte... et la lecture de l’information trou l’être à jamais…


j’ai mal à la parole, l’ennui est profond, vertigineux, mais je fais avec, je ne me morfonds pas, tout au contraire, je joue à trahir la vie, me sors de son piège en lui mentant. J’ai l’âme vilaine, la langue fourbe, dans ma bouche les mots qui virent au vinaigre à peine entré dans l’oreille, mieux vaut les taire, en chercher d’autre, coudre ses lèvres et plonger, le nez pincé, en apnée, accoudé au comptoir du salon de thé, devenir chercheur d’épaves, avec en tête de vagues coordonnées géographiques, temporelles, sombrer loin, plus loin que le passé, dans un couloir obscur où une fenêtre est ouverte sur l’intérieur...


une vieille cour, un escalier infini qui tourne. Je monte, rejoins les toits, les chats de gouttières. Là j’aperçois un morceau de quelque-chose. Je m’en saisir, je sens sa rouille sous mes doigts. La ville tourne derrière, je bois une gorgée de thé, je redescends l’escalier, m’enfonce dans le couloir et remonte peu à peu à la surface, à l’aveugle dans le noir, le morceau d’épave en main, je ne sais ce que c’est, un bout de quelque-chose en chair et en os, perle dans le seau de coquillages...


je suis la phrase où déterrer, très loin dans la mémoire, le visage vu au coin d’une rue, dans le réel ou ailleurs, ou à l’heure du sommeil, qui sait d’où vient ce visage inconnu que soudain je reconnais, est-ce celui arrivé il y a dix ans ou un type complètement différent ? Décidément, je n'apprendrai rien en me regardant dans la glace. Saigon gronde derrière la devanture du salon de thé, et soudain, dans la porte, face à au visage de l’inconnu que j’incarne, je reviens à moi, avec le sentiment de me réveiller d’un long coma…





mardi 9 janvier 2018

#553


je relis la même phrase pendant des heures. Mon attention, plus que dispersée, perd trop vite patience, on dirait qu’elle est continuellement préoccupée. Comme en retard sur quelque-chose. À cette allure je me demande qui je cherche à rattraper : celui à côté duquel je marche, celui à qui parfois je parle seul dans la rue, celui que le plus souvent j’ignore, l’autre qui remue la jambe assis sur sa chaise, l’autre envoûté par l’angoisse, corps habité d’absence qui palpite, juste à côté de moi, je l’observe à son insu, il devient chose, mouvement, pas plus pas moins qu’une machine ou une plante, j’écris et ma conscience plonge je ne sais où, sous la surface ne reste du monde qu’un bruit de fond sourd. Je respire mal mais je n’écris tout de même pas en apnée, non, j’écris comme relié à une autre respiration, je ne sais qui respire pour moi, face à la phrase qui marche sur la page, petite bête qui fait les cents pas, décidément, écrire assis sur une chaise use les chaussures, un bout de cuir pendouille du talon, plaie du pas dont on voit l'intérieur, tissu noir qui ne va pas tarder à se déchirer. Le temps donne un visage, une personnalité au cuir. Moi et les chaussures qui m’accompagnent avons un air de famille évident. Si on portait tous les mêmes chaussures, chaque paire aurait un visage différent au bout de quelques mois. Je porte des lacets un matin cassés puis rapiécés de noeuds hésitants pressé par la peur d’être en retard au travail. Il m’arrive d’oublier mes clés, mon téléphone, parfois même mon portefeuille, mais jamais je n’oublie de me chausser avant de partir… partir oui, malgré les lieux, le trajet, les rues auxquelles la vie nous limite, il s’agit de partir chaussé, prêt à marcher, à avancer, à dériver comme hier, quand j'errais pendant des heures sans appareil photo, sans écriture, juste un corps moite et tracassé qui va jusqu’à épuisement, l’oreille bouchée, bouchon de cérumen vieux d’un an qui m’entraine à l’hosto. Vous ne pouvez imaginer quelle galère ce fut pour l’extraire. Je me souviens de l’oreillologue, l’air abasourdi devant le petit morceau de crasse sèche au bout de sa pique : THIS has been here for a very long time avait-il dit, je produis beaucoup de ceremuen, je sais qu’il s’agit là d’un symptôme d’écrivant. Plus j’écris plus mes orifices se remplissent de silence. Le vide finit enseveli sous la crasse, petite boule noir-essence, bout de shit sec sur le tympan


l’angoisse pure tourne en rond, la nuit, le jour, dans le courant des heures, la chambre minuscule, sans fenêtre, au beau milieu de la ville, la folie de ses reflets, ses chants remontent. Le lointain se rapproche plus la phrase parle, avance, la ville n’est pas le sujet. Je suis expérience, sans volonté de « témoigner» de l’épreuve, juste laisser l’épreuve parler. Je n’ai plus de pouvoir de décision. L’écriture est devenue geste. Rien d’autre. Finalement je ne me sens plus d’identités multiples, le visage en désordre, par terre, dans les débris du miroir cassé, non, je me sens orphelin de mes doubles


il y a des matins où la parole n’est plus qu’un théâtre de gestes. Je rentre dans la pièce. Les serveurs me regardent. Je joue à celui qui regarde la peinture sur le mur, sourcils froncés, l’air intéressé par le décor, le menu, alors qu’il n’a commandé qu’un café. Tous mes gestes sont faux. Ce n’est pas le corps qui m’encombre mais l'acteur qui vit dedans. J’ai une tâche sur la langue, je suis malade d’écrire. C’est décidé. Je suis en train d’écrire la dernière page. Ce livre c'est le temps que j’ai passé à écrire ainsi, dans l’expérience du présent, le trou que je n’ai cessé de creuser jusqu’à remonter à la surface aujourd’hui. Je suis sorti du labyrinthe. Cette période de ma vie se termine ici. Je suis déjà autre. Il suffit de poser un point final pour à nouveau respirer. Je vis en apnée depuis bien trop longtemps, je fatigue. Si je continue ce livre va me tuer. Son expérience est devenue maladie. Et me voilà devant trois bâtons d’encens plantés dans la cendre. Contre les pierres des silhouettes marmonent les deux mains sur la bouche, elles se confient à l'oreille des murs sacrés le manteau sur le masque. Une veste sur la tête. Les visages de cuirs me regardent. Sur le départ, la peur du vide règne. 



il faut jouer à la vie pour qu’elle existe un peu